Le problème de l’autonomie du politique dans la civilisation moderne pour la restauration de la primauté du spirituel (3)

par equiairchampaignat

(Suite et fin.)

Partie 1
Partie 2

 

III/ LA RELIGIOSITE DU POLITIQUE DANS LA MODERNITE : DEVELOPPEMENT ANORMAL ET GUERISON

A travers sa philosophie et son analyse de l’histoire, Maritain a cherché tout ce qu’il y avait de vraiment positif dans la situation moderne de la cité terrestre pour une restauration de la primauté du spirituel. Il n’en est pas moins resté un critique de l’humanisme anthropocentrique développé dans la philosophie moderne, parce que celui-ci a avili, selon lui, des aspirations pleinement légitimes (sécularité du politique, liberté, personnalisme, démocratie), en les détournant de leurs voies profondément spirituelles et religieuses[1]. Cependant, un autre thomiste, Marcel de Corte, a contesté l’idée que cet humanisme anthropocentrique était venu en surcroît d’une progression normale de l’histoire qu’il aurait perverti. C’est toute la modernité qui est traversée par une très forte religiosité détournée de l’ordre spirituel, et qui a mis à son profit une sorte de culte de l’Histoire pour se légitimer, piège dans lequel Maritain est tombé.

  • 1) La modernité comme religiosité : naissance des idoles

De Corte constate, dans L’Homme contre lui-même, que le trait dominant de la modernité est la prolifération de concepts abstraits qui sont les sources mêmes de la légitimité acquise par la modernité : la Classe, la Race, la Nation, l’Humanité, le Progrès ou encore l’Histoire, mais aussi la Démocratie, la Justice, l’Égalité, la Liberté, etc. Toutes les forces de la modernité sont en effet attirées par ces abstractions devenues idoles qui produisent dans le champ des valeurs autant de courants qui s’entremêlent et trouvent une répercussion politique mobilisant les foules : communisme, racisme, nationalisme, libéralisme, humanisme, progressisme, etc.[2]

Or pour de Corte, une telle attractivité de l’abstrait est une perversion de l’homme dans son être dans la mesure où cette attractivité est elle-même un amour pervers pour des êtres de raison, suscité par une intelligence devenue dysfonctionnelle et rationaliste, et produisant des abstractions déracinées, c’est-à-dire arrachées au concret, parce que l’homme s’est mis en rupture avec sa vie propre d’être incarné, d’esprit intégré dans la vie, dès l’aube de la modernité. On n’aime plus son prochain d’un amour de charité, on aime l’Humanité d’un amour tout intellectualisé et affaibli. Contrairement à ce qu’en pense Maritain, la modernité, pour Marcel de Corte, n’est en aucun cas un accomplissement sensé des progrès historiques de la conscience morale, mais au contraire, une perversion historique de l’être concret de l’homme déraciné de son milieu cosmologique et blessé dans son unité organique. Cette perversion n’affecte pas seulement les philosophes, et n’a pas de causes seulement spéculatives, elle n’est pas une simple erreur de l’intellect et du jugement, elle est une perversion ancrée dans l’homme moderne[3] qui affecte tout entier son être et sa psychologie et dont l’origine première est la rupture de l’homme avec la nature concrète et sensible.[4]

De toutes les idoles modernes, deux en particulier doivent être retenues parce que d’une part, elles sont comme le socle des autres, et d’autre part, parce qu’elles légitiment sans cesse la modernité et orientent les fins politiques qui lui sont propres. Ces deux idoles sont le Progrès[5] et l’Histoire « majusculaire »[6], et, toutes deux situées dans le « fidéisme à l’état pur »[7] elles sont évidemment liées. C’est sur elles que se greffent les autres idoles, absolutisées dans un au-delà de l’évolution historique. Et parce que l’Histoire est progrès, et que le mythe ignore tout retour cyclique, la modernité ne peut plus connaître de régression. Il n’y a plus que des crises de croissance qui ne peuvent en aucun cas remettre en question la modernité elle-même.[8] Ainsi le trait essentiel de la modernité n’est pas une des idoles, vues plus haut, qu’elle poursuit en particulier, ni les changements socio-économiques ou politiques réalisés dans l’histoire, telle l’autonomie du politique, mais son essence est la religiosité pervertie, dont la cause est la rupture ontologique de l’homme animal raisonnable avec le cosmos et la nature, sources de l’intuition de l’être véritable.

 

  • 2) Conséquences politiques de la religiosité moderne

On peut dire, d’une certaine manière, que de Corte reconnaît comme Maritain que la civilisation moderne est sécularisée et qu’il y a ainsi autonomie du politique à l’égard du spirituel, mais c’est à condition de bien signifier cette sécularisation comme étant non seulement de nature religieuse, mais en plus opposée, antagoniste, à l’ordre spirituel authentique et à la vraie foi puisqu’elle en détourne les forces religieuses[9]. Or, une fois la religiosité descendue et captive dans l’ordre temporel, la politique devient elle-même le centre de l’activité proprement religieuse de l’homme moderne. « Nous touchons ici à l’essence même de la vie moderne : l’idolâtrie du collectif sur le plan politique et sur le plan économique. »[10]

L’idolâtrie du collectif dans les abstractions variées de la Race, de la Classe, de la Nation, etc., est originellement une idolâtrie du Moi[11], métamorphosé dans le collectif parce que le Moi, privé de la nature qui mène à Dieu, n’a plus de force ontologique suffisante ou, pour parler le langage biologique de Marcel de Corte : « Il se vide perpétuellement du sang qui le nourrit. »[12] Le Moi idolâtré a besoin d’autrui pour en absorber l’être qui lui manque, et c’est par l’abstraction collectiviste qu’il parvient à cette mobilisation. « C’est la collectivité humaine toute entière qu’il convoque pour tenter d’être. »[13]

Ce collectivisme fondu dans les mythes de l’Histoire et du Progrès qui peuvent seuls le légitimer est la cause d’une eschatologie au bout de laquelle est attendue la société parfaite[14]. On assiste à deux phénomènes capitaux de la modernité : d’une part une horizontalité des fins temporelles devenues seules fins exclusives parce que devenues absolues, et d’autre part, une étatisation accompagnée d’une atomisation sociale qui est destructrice des communautés organiques (la famille, le métier, la petite patrie) où vit l’homme concret, de chair et d’os[15]. Ces deux phénomènes se nourrissent l’un l’autre, car la perte des communautés organiques, véritablement humaines si l’on peut dire, encourage l’homme dans son déracinement et son délire rationaliste qui légitime encore et encore l’Histoire et le Progrès, renforçant ainsi l’étatisation[16].

L’ordre temporel devient ainsi le lieu d’une véritable tyrannie de l’État collectivisé que Maritain dénonce lui aussi vivement dans son chapitre consacré à la critique du concept (philosophique) de souveraineté dans L’Homme et l’État[17], mais sans rattacher ce développement « anormal » à ses sources religieuses. Or en intégrant ces sources explicitées par de Corte, il n’y a pas d’« anormalité » de surcroît dans le type d’autonomisation politique de la modernité, mais un développement logique de cette tyrannie étatique. Avec la modernité, c’est le bien commun de la cité qui disparaît en rejetant toujours les fins politiques dans un avenir lointain, en détruisant les communautés sociales, qui constituent la saine cité, et en annihilant leur bien commun propre. Pire encore, l’horizontalité des fins politiques, mystifiées par le Progrès, interdit toute subordination verticale à un bien supérieur qui est de nature spirituel : la primauté du spirituel ne peut pas être concilié avec le type même de la politique (ou plutôt de l’anti-politique) moderne.

 

  • 3) Le spirituel comme cause d’une politique authentique

Puisqu’il y a antagonisme entre religiosité moderne (avec son type d’autonomie politique) et la primauté du spirituel, et que le choix se pose in fine entre l’adoration de l’idole du Moi (collectivisé) et l’adoration de Dieu, seul l’ordre des fins spirituelles peut véritablement être la cause d’une politique authentiquement politique. Marcel de Corte dit à propos de la technique ce qui vaut pour tout progrès de l’homme : « En un mot comme en cent, il faut que le progrès technique, au lieu d’envahir horizontalement le monde, à la manière d’un déluge qui submerge toute vie, obéisse à la loi humaine de la verticalité et qu’il s’insère dans un mouvement organique d’une sève vivante qui s’enracine en bas et qui fleurit en haut. »[18] En bas, c’est-à-dire dans des communautés organiques engagées dans la nature concrète. En haut, c’est-à-dire dans la grâce, dans la vie même du Christ donnée à l’Église qui est son corps mystique. En bas, c’est-à-dire dans des biens inférieurs qui font la perfection de l’homme dans leur ordre, dont le bien commun de la cité. En haut, c’est-à-dire dans le Bien transcendant de l’ordre spirituel, qui achève en l’homme toute sa perfection. Si les racines sont dans le ciel, la fleur ne sera pas nourrie, et elle mourra au plus bas de la terre. Et sans l’attractivité du ciel, les racines qui sont la cité perdent toute leur raison d’être et se corrompent. Aussi bien l’autonomie du politique dans la modernité pose moins le problème de la conciliation du politique autonome avec la primauté du spirituel que le problème de l’authenticité même de la politique moderne devenue religion. Enlever Dieu, Bien transcendant cause de tous les biens, c’est nécessairement enlever le bien commun de la cité, cause finale de celle-ci, et c’est donc priver la cité d’une vie véritable et la laisser à la corruption.

Pour qu’il y ait autonomie du politique, il faut une politique à sa place, dans son ordre, qui ne s’annexe pas les forces de l’ordre spirituel : s’il y a problème de l’autonomie du politique, ce n’est pas dans la mesure où le politique s’est prétendu autonome dans la modernité, c’est seulement dans la mesure où l’autonomie véritable ne s’est pas faite et qu’elle est à instaurer par le spirituel. Et sur ce dernier point, Maritain rejoint de Corte, parce que l’inspiration évangélique seule, nourrissant le corps politique, peut éviter selon lui la corruption de celui-ci. La nouvelle cité chrétienne laïque attendue par Maritain n’est pas seulement la cité des chrétiens, elle est la cité moderne authentique.

 

 

L’autonomie du politique dans la modernité s’était présentée comme problématique pour un certain nombre de philosophes catholiques restés fidèles à l’Église, dans la mesure où cette autonomie devait être acquise, pour ceux qui poursuivaient les fins de la modernité, contre l’Église, soit pour en devenir indifférent, soit pour la subordonner au pouvoir politique, soit pour la chasser purement et simplement de toute possibilité d’influence. Ainsi, l’autonomie moderne du politique semblait violer le principe même de la primauté du spirituel.

Ce principe fut ainsi réaffirmé, dans un contexte historique français difficile de ce point de vue, dans toute sa portée philosophique par Jacques Maritain : l’homme, par sa nature, est ordonné à une série de biens hiérarchisés, qui agissent comme ses causes finales en tant qu’ils lui donnent sa perfection dans leur ordre. Or Dieu, Bien transcendant, est un ordre de fins nécessairement distincts de toutes les autres : il y a donc deux ordres, un ordre temporel et un ordre spirituel, et dans la mesure où Dieu transcende toute la nature, dont la cité, l’ordre temporel est nécessairement subordonné à l’ordre spirituel, dont l’Église, corps mystique du Christ, est garante : elle dispose donc sur le temporel d’un pouvoir (spirituel) indirect.

Toutefois, puisque la modernité s’est réalisée et que l’autonomie du politique a été acquise, il convenait de rechercher dans quel sens il pouvait exister au sein même de la civilisation moderne une réalisation effective de la primauté du spirituel. Maritain a ainsi montré qu’il fallait distinguer la thèse, principe transcendant, de l’hypothèse, ses conditions de fait, et qu’à partir de cette distinction, il fallait retrouver, par l’intermédiaire d’une philosophie spirituelle de l’histoire, comment concilier les conditions historiques concrètes de la modernité avec la primauté du spirituel, selon toute l’intelligibilité dont elles sont chargées. Or dans la civilisation moderne, l’Eglise, par voie du conseil, et sans plus instrumentaliser le politique, doit pouvoir trouver un pouvoir supérieur de rayonnement et réaliser davantage l’Evangile.

Mais l’optimisme maritainien à l’égard de l’évolution historique n’est pas partagé par Marcel de Corte : pour lui, le principe même d’une philosophie de l’histoire est viciée par l’idolâtrie de l’abstrait constitutif de la modernité, dont l’Histoire « majusculaire » est le socle qui légitime toutes les fins nouvelles du politique. L’intelligence de l’homme, rompant les ponts avec la nature, qui est la voie menant à Dieu, s’est retranchée dans un rationalisme producteur d’abstractions qui sont autant de mystifications d’un Moi dépourvu de toute épaisseur ontologique, épaisseur que l’homme est obligé de retrouver dans le collectivisme et l’étatisation : c’est ainsi le bien commun de la cité qui est détruit, et avec lui la cité elle-même qui perd sa cause finale.

Le problème de l’autonomie du politique dans la modernité est donc moins le problème d’une « rébellion » politique contre l’ordre spirituel, que celui d’une politique corrompue dans son ordre, une politique devenue « anti-politique » du fait de sa religiosité même, une politique dont seul l’ordre spirituel, en la subordonnant réellement quant à la hiérarchie des fins, peut être la source de son authenticité sans laquelle aucune autonomie n’est pensable.

 

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[1]Humanisme intégral, chap.I (La Tragédie de l’Humanisme) et chap.II (Un nouvel Humanisme)

[2]L’Homme contre lui-même (Editions de Paris), chap.VIII (L’accélération de l’histoire et son influence sur les structures sociales), p.279 : « Les nationalismes, les internationalismes, les diverses formes de l’humanitarisme ne démontrent-ils pas que l’homme moderne s’éprouve mystiquement relié à des entités abstraites : le Peuple, la Race, la Classe, l’Humanité, etc. qui le dépassent et le constituent ? On trouverait difficilement une autre période de l’histoire où les épidémies religieuses aient été plus virulentes. »

[3]Il ne s’agit pas là d’un péché originel qui pervertirait l’homme saint (et sain) du Moyen-Âge. De Corte ne nie pas la situation de péché originel de l’homme dans la nature, au contraire, il critique la tentation à laquelle a succombé l’homme moderne qui s’éloigne d’autant plus des conditions du salut.

[4]Ibid., chap.I (Les transformations de l’homme contemporain), chap.II (Pathologie de la liberté), chap.III (La Crise du bon sens) ; et Incarnation de l’homme : Psychologie des mœurs contemporaines (1942)

[5]L’Homme contre lui-même, chap. VII (Le Mythe du Progrès), p.202 : « Nous avons fait du progrès une sorte de dieu liquide dont le courant irrésistible entraîne l’humanité toute entière et dont le fracas assourdissant nous empêche d’accueillir les protestations de l’expérience. »

[6]Ibid., chap.VIII (L’accélération de l’histoire et son influence sur les structures sociales), p.234 : « L’histoire est devenue majusculaire. […] L’Histoire est un grand fleuve divinisé dont le cours irrésistible emporte tous les hommes et tous les peuples. »

[7]Ibid., chap.VII, p.206. Fidéisme pur, parce que ces mythes supposent un spectateur du progrès et de l’Histoire universels et absolus qui les affirme et les nie dans le même acte, en se posant à l’extérieur de leur universalité. « Tous les mouvements de l’histoire, athées ou baptisés, sont des êtres de raison qui extrapolent mythiquement du relatif à l’absolu. »

[8]Ibid., chap.VII, p.202 : « Ce qui est manifestement régression, nous le baptisons crise de croissance, et la formule couvre toutes nos chutes. »

[9]Ibid., chap.I (Transformations de l’homme contemporain), p.31 : « Si la nature n’a plus qu’un visage humain défiguré, si l’homme n’a plus qu’un visage humain dilué dans des abstractions, comment le Christ pourrait-il encore être connu et aimé ? » ; voir aussi chap.VII, p.207

[10]Ibid., chap.I, p.31

[11]Ibid., chap.I, p.31 : « Il n’y a pas d’autre idole que le Moi. »

[12]Ibid., chap.I, p.31

[13]Ibid., chap.I, p.32 ; voir aussi chap.VIII, pp.278-279

[14]Ibid., chap.VII, p.205 : « L’homme moderne ne se nourrit plus du passé. Il est tendu vers l’avenir. Sa vision du monde est eschatologique. Il est persuadé que l’humanité est entraînée, d’âge en âge, […] dans une marche collective vers une société parfaite où le bonheur sera gratuitement distribué à domicile comme l’eau et le gaz. »

[15]Ibid., chap.VIII, pp.281-296

[16]Ibid., chap.VIII, p.237 : « Le monde de l’homme contemporain devient de plus en plus un monde construit par l’homme mystifié qui anéantit le monde naturel autour de lui. »

[17]L’Homme et l’État, chap.II (Le concept de souveraineté)

[18]L’Homme contre lui-même, chap.VII (Le Mythe du progrès), p.229