#JeSuisCharlie

par equiairchampaignat

La tragédie d’hier fut abominable. La mort des journalistes et salariés de Charlie Hebdo donnée par les deux islamistes fut brutale et nous est insupportable. Elle est un grand malheur qui a gravement blessé la conscience occidentale, comme en témoigne l’ampleur des réactions qu’elle a rapidement suscitées en France et dans bien des pays du monde. Partout le même leitmotiv : par cet attentat on s’en est pris à la liberté d’expression, c’est-à-dire à l’âme de l’Occident, à son socle, à ses valeurs.

Et parce que les Occidentaux ont tant eu l’impression d’être blessés dans leur chair par cette attaque contre leur liberté d’expression, leur réaction en dit long sur l’état de ce qui constitue aujourd’hui la civilisation occidentale.

Or à y regarder de près, un très grand malaise me prend lorsque j’observe les réactions fort nombreuses quant à cette attaque, parce qu’elles témoignent d’un épuisement, d’un essoufflement, d’un affaiblissement considérables des valeurs occidentales. Je voudrais revenir sur les quatre éléments principaux qui me semblent avoir constitué les réactions d’hier et d’aujourd’hui : le motif de la liberté, l’inflation de la parole, le prétexte de la solidarité et le nombre.

Le motif de la liberté

C’est la liberté d’expression qu’on a voulu assassiner, dit-on. Les dessinateurs de Charlie Hebdo sont morts pour la liberté d’expression, assure-t-on. Cette réaction, si partagée, se trompe pourtant lourdement : ces gens ne sont pas morts pour la liberté d’expression, ils sont morts pour leurs caricatures. Il est très important de s’en tenir à cette triste et cruelle vérité. D’abord parce que cela témoigne encore davantage qu’ils sont morts pour rien et que leurs assassins ont de très légers motifs. Ensuite parce qu’elle révèle quelque chose qui est devenu presque incompréhensible aux occidentaux, et plus particulièrement à ceux qui ont mis si haut dans le ciel la liberté : le fait religieux. Ces islamistes sont-ils de très mauvais musulmans, ils n’en restent pas moins motivés par des raisons religieuses (stupides si l’on veut, mais religieuses quand même). Les Occidentaux tombent à côté de la plaque lorsqu’ils veulent voir dans cette attaque une guerre contre leur valeur politique de liberté : ce n’est pas la liberté qu’on a voulu attaquer mais ceux qui ont caricaturé le prophète de l’Islam. En conséquence de quoi, sans aucun doute, la liberté d’expression des caricaturistes a été évidemment bafouée. Mais pensez-vous que si nous vivions dans une dictature, de telles caricatures seraient passées cette fois comme une lettre à la poste auprès de ces terroristes ? Il me semble que non parce que leur motif n’est pas (strictement) politique.

On serait donc un peu plus proche de la vérité si l’on disait que les dessinateurs de Charlie Hebdo sont morts pour la liberté de blasphème. Et c’est ici, pour les Occidentaux, que le bât blesse : car si on est libre de blasphémer, on n’est pas libre de faire qu’un blasphème n’en soit pas un. Or les Occidentaux sont presque tous incapables de se poser la question et surtout de la mettre à sa juste place : ces caricatures furent-elles blasphématrices ? La question n’est pas sans intérêt, car elle revient finalement à se demander quelle est la valeur des religions dont on a fait la caricature, ou pour le dire plus bien précisément, s’il y a une religion vraie. Il ne s’agit pas d’en débattre le lendemain de la tuerie. Seulement de remarquer que la liberté d’expression, en particulier du blasphème, signifie liberté d’exprimer quelque chose, et que ce quelque chose a une valeur. Or il me semble que les Occidentaux ont prouvé, encore une fois hier, que la valeur des choses n’est pas pour eux de grande importance (et la question de Dieu est pourtant d’autant plus importante qu’il s’agit de la plus grande chose).

J’en viens ainsi à déplorer le nihilisme latent des réactions suscitées par l’attentat. On a voulu clamer que la liberté d’expression est la plus grande valeur de l’Occident. Mais comment la liberté peut-elle être la plus grande valeur ? Si elle est précieuse, elle n’en reste pas moins la plus petite dans la mesure même où ce qu’on accomplit dans la liberté a naturellement plus de valeur qu’elle, sans quoi on n’accomplirait rien. L’Occident prend le moyen pour la fin. Je ne doute pas que lors des grandes fièvres des Temps Modernes aux XVIIe et XVIIIe siècle, lors des révolutions qu’on a prétendu si grandes et si belles, on ait vraiment défendu avec justice la liberté en ne la traitant que comme le moyen de parvenir, dans son exercice, à des fins diverses (ce qui ne fut pas réellement le cas, déjà on la mettait au-dessus de tout). Mais il est de toute évidence qu’aujourd’hui, on prend sans cesse la liberté pour la fin et qu’on ne sait plus quelle est sa juste place, celle d’un moyen de parvenir à des fins. La tentation des Occidentaux est donc grande de justifier la liberté indépendamment de toute fin, et à ce titre de prendre l’ordure pour le meilleur appui de la liberté d’expression. Ceci est très étonnant : on défend sans doute mieux la liberté par les belles œuvres et les paroles de vérité qui en sortent, que par la laideur, le mensonge ou le mal. Mais les Occidentaux savent-ils encore que le bien et le mal, le beau et le laid, le vrai et le faux existent aussi au-delà de la liberté ? Que toute action libre n’est pas bonne, ou belle, ou vraie ?

Ainsi la liberté n’est pas un bien en soi. Elle n’est un bien qu’en tant qu’elle permet l’existence du bien, et ce bien est autrement plus important qu’elle. Si l’Occident n’a que la liberté à défendre, alors on peut dire sans aucune hésitation qu’il n’a plus rien. Rappelons que la liberté n’enlève rien du devoir de chaque homme de rechercher la vérité, le bien et le beau. Qu’on ne rend pas justice à la liberté en disant le faux, en faisant le mal et en créant du laid, et qui plus est dans l’ignorance volontaire ! A ce titre, l’œuvre des dessinateurs de Charlie Hebdo ne me semble pas mériter beaucoup d’hommages : elle fut trop souvent ordurière, bêtement insolente et basse du front. Les dessinateurs ne s’en cachaient d’ailleurs pas. Mais les véritables héros de la liberté ne sont pas ceux qui versent dans l’ordure, ce sont ceux qui la magnifient par des belles œuvres, des paroles de vérité, et par la bonté de leurs actes. L’esprit occidental est malheureusement trop enclin à considérer que c’est l’ordure qui est le meilleur agent de la liberté, et à ce titre, par ce terrifiant nihilisme qui mérite le nom de barbarie, non pas au sens moderne du terme, mais dans son sens classique, les Occidentaux prouvent toujours plus que leur civilisation est à bout de souffle, ce qui n’est pas démenti par leur sentiment de crise perpétuelle et l’absence de joie à laquelle ces hommes et femmes s’abandonnent.

Dernier élément quant aux réactions sur la liberté : leur évidente tartufferie. Rappelons que la France limite expressément la liberté d’expression, qu’il y a des choses qu’il est interdit de dire en France et pour lesquelles on peut être puni par la loi et qu’on n’a pas vu d’immenses manifestations pour défendre Dieudonné et le droit de dire des propos orduriers de je ne sais quel négationniste.

Définitivement, il n’y avait qu’une chose à faire hier : respecter les morts et les pleurer, prier pour eux, sans y mêler de stupides motifs politiques. Ce n’est pas la liberté d’expression qu’on a voulu tuer hier, mais Charb, Cabu, Wolinski, Tignous, Honoré, Mustapha Ourrad, Elsa Cayat, Frédéric Boisseau, Bernard Maris, Michel Renaud, Franck Brinsolaro et Ahmed Merabet.

Je reviendrai sur les autres éléments des réactions d’hier prochainement.