Etat et société civile

par equiairchampaignat

Plus l’État étend son emprise, plus il élargit ses champs d’intervention, plus la politique devient carriériste, et plus on entend d’appels à la société civile, à des mouvements ou partis de la société civile, à une politique d’hommes d’expérience venus de la société civile. Comme si face à l’État et son extension continue, la société civile constituait un opposé nécessaire et utile qui puisse freiner cette extension et reprendre sur l’État un certain nombre d’initiatives.

La politique ne se réduirait plus qu’à ça : l’État d’un côté, la société civile de l’autre, chacun se disputant un même terrain de prérogatives. Où mettre le curseur ? 80% d’État, 20% de société civile ? 10% d’État, 90% de société civile ? 0% d’État, 100% de société civile ?

Mais est-il vraiment certain que cette représentation du politique soit la bonne ? Est-il vraiment bon, pour défendre la liberté, de se reposer sur la société civile ? Faut-il défendre la société civile ?

La société civile dans la modernité

Il est bon de rappeler en premier lieu que la société civile n’a absolument rien d’universel. Elle est une invention des modernes et le couple d’opposés Etat-société civile, émergeant progressivement dans la philosophie moderne (XVIè – XVIIIè siècle), est venu remplacer un autre genre de politique que l’on peut appeler légitimement la politique naturelle, qui fut le genre spontané et multiséculaire d’organisation des civilisations avant que la fièvre révolutionnaire ne viennent frapper l’Occident d’abord, le monde aujourd’hui.

Qu’est-ce que la politique naturelle ? La politique naturelle est ce mode spontané d’organisation qui repose sur les communautés humaines. L’homme est animal politique, disait Aristote. Cette vérité, niée dans la modernité à travers la mythologie de l’état de nature, ne signifie rien d’autre que les hommes vivent dans des communautés organiques fondées sur des autorités et ordonnées selon une hiérarchie harmonieuse : la famille, la commune, la paroisse, le métier, la province, la Cité, la nation, etc.

Dans cette perspective, il n’existe pas de couple Etat-société civile qui s’opposent sur un même terrain. Bien au contraire, la hiérarchie des communautés organiques, véritables prolongements du corps et de l’âme de l’homme, implique une autonomie très grande de chacune. L’exemple de la famille est à ce titre le plus frappant. Sous l’autorité du père, la famille se gouverne elle-même, unie par un destin commun, et où se manifestent des liens de solidarité profonds. Avec le tournant de la Révolution et la mise à mort de la politique naturelle au profit de ce nouveau couple Etat-société civile, si manifeste dans les nouveaux codes juridiques, on est passé d’un gouvernement des familles à un gouvernement par les familles (Voir Jacques Donzelot, La Police des familles) : l’État étend sa tutelle sur la famille, la réduit à un noyau juridique qui est celui qu’on connaît (quoique même lui s’évanouit sous nos yeux), invente le domaine du social comme justification de ses interventions à travers des nouveaux personnages et nouvelles institutions (le juge pour enfant, l’éducateur, l’école publique, et plus tard, l’assistance sociale, la sécurité sociale, le psychiatre, le sexologue, etc.).

Loin d’être une pure invention du socialisme, la nouvelle politique trouve ses fondements dans le libéralisme fiévreux du XVIIIè siècle. Une conception étroite de l’individualisme met fin aux communautés naturelles à travers la loi Le Chapelier du 14 juin 1791 . Écoutons Le Chapelier justifier cette loi :

« Il n’y a plus de corporations dans l’État ; il n’y a plus que l’intérêt de chaque individu et l’intérêt général. Il n’est permis à personne d’inspirer aux autres citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation. »

Entre l’individu et l’État nouveau, plus aucun intermédiaire n’est autorisé. La politique, jusqu’alors fondée sur une multitude de communautés ordonnées, perd sa profonde richesse au profit d’un réductionnisme sévère et rationaliste : elle ne repose plus que sur la masse des individus isolés et sur l’État gigantesque qu’ils sont censés constituer.

Racines philosophiques de la société civile

D’où vient cette invention de la nouvelle société civile ? Elle trouve principalement ses fondements dans la philosophie du contrat social : sous l’influence du nominalisme et de l’empirisme, la vérité élémentaire de la politique naturelle, si simplement énoncée par Aristote, l’homme est un animal politique, se trouve niée. Voit-on vraiment des communautés quand on regarde la société autour de soi ? Sont-elles visibles ? Et leurs fins ? Certes non. Ce que les yeux captent seuls, ce sont les individus. Avec la modernité, l’homme n’est plus un animal politique : il est un individu. Aucune philosophie politique ne peut plus commencer son raisonnement à partir d’autre chose que de l’individu.

Mais puisque l’individu n’est plus un animal politique, il n’est plus qu’un animal. Animal doué de raison, certes, mais isolé de ses semblables. Est-il justifié de les unir ? Et si oui, sur quels fondements ?

Nous savons que cette recherche des fondements de l’état civil a produit un grand nombre de philosophies du contrat social dont les trois célèbres de Hobbes, Locke et Rousseau. Elles ont chacune leur originalité, mais toutes ont comme point commun de chercher dans l’état de nature la cause de l’état civil. Cause et fin : car puisque l’homme n’est pas un animal politique, mais un individu doué de raison mais aussi de volonté et de désirs, et qu’il est à la racine de l’état civil, la fin de l’état civil, son but, ne peut que s’ordonner à la fin de l’homme en tant qu’individu parfaitement libre dans l’état de nature. La conservation chez Hobbes, la justice chez Locke, la liberté chez Rousseau.

Entre l’individu et le nouvel Etat produit par le contrat social, la philosophie moderne ne peut plus reconnaître le moindre intermédiaire. Non pas qu’elles nient toutes qu’il puisse exister des communautés telles que la famille : mais ces communautés ne sont pas politiques, elles n’existent pas politiquement. Elles sont purement privées, libres, contractuelles et non nécessaires, et peuvent entrer dans le champ d’intervention du corps social à travers l’État.

C’est cette conception nouvelle de la politique qui a nourri la Révolution : celle-ci a eu vocation à sortir les communautés organiques du politique, voire à les écraser et à leur nier tout droit d’existence. Les libéraux sont trop angéliques à l’égard des inventions individualistes de la Révolution telles que la suppression pure et simple des corporations. L’Église et les communautés religieuses ont aussi beaucoup soufferts de la Révolution.

Comme le signifie la loi Le Chapelier, entre l’individu et l’État, il ne doit subsister plus aucun intermédiaire. On ne peut s’étonner que la Révolution libérale ait produit la Terreur et il est très injuste de les séparer radicalement, sauf à vouloir tromper son public. Que le libéralisme contemporain soit réactionnaire quant aux fruits du libéralisme angélique du XVIIIè siècle est une vérité et une excellente chose, mais il faut bien reconnaître ceux-ci !

Quoi qu’il en soit, depuis la Révolution, la politique naturelle est derrière nous (non pas définitivement, les civilisations sont mortelles), et nous devons composer avec la société civile lorsque nous défendons la liberté. Pour cela, il est très important de prendre conscience de certains dangers qu’elle peut porter en elle.

La société civile et le « gros animal »

En mettant à l’écart du politique les communautés organiques dans lesquelles les hommes cherchent à s’épanouir, la nouvelle anthropologie politique née de la modernité, reposant sur l’individu, a produit ce qu’on appelle l’homme-masse. Face à l’État, il n’existe plus qu’une poussière d’individus. Tous égaux, tous indifférenciés aux yeux du pouvoir, ils constituent une force politique seulement par le nombre, et non plus par la qualité (qui justifiait les élites et les autorités de la politique naturelle). « Masse », le mot tiré de la science physique est on ne peut plus évocateur. La loi du nombre l’emporte et la politique ne devient plus qu’une science quantitative.

Cette poussière d’individus, c’est la société civile. On peut se réjouir de l’indifférence de la foule, de la possibilité qui nous est donnée, aujourd’hui, de se fondre dans la masse (expression horrible si l’on y réfléchit bien), et de ne plus être lié aussi bien à des communautés qu’aux devoirs qu’elles soutenaient. Mais il ne faut pas céder à la naïveté. La grande masse a un énorme défaut : l’anonymat. Les rapports concrets entre êtres d’une même communauté se mutent en rapports abstraits entre des entités abstraites, par l’intermédiaire d’administrations qui codifient ces rapports par une utilisation très poussée du juridique. Tous nous faisons l’expérience quotidienne du dossier, du numéro, de la relation abstraite.

Le contractualisme, non heureux d’avoir corrompu le politique par la philosophie du contrat social, s’étend à la société civile toute entière, se manifeste dans les champs social et économique qui émergent et prennent la place de la charité comme vertu. L’homme libéré de ses communautés se retrouve pris dans un vaste réseau de relations juridiques et se sent progressivement dépossédé de lui-même.

La société civile devient le « gros animal » de Platon : réduite à la poussière humaine, elle trouve l’unité dans le nombre et la multitude, et comme pour un gros animal, des hommes malins apprennent à la dompter. Ces sophistes de la Cité démocratique finissent par connaître ses peurs, ses désirs, ses envies, ses goûts, son appétit animal, et ils appellent bien ce qui la satisfait, mal ce qui ne la satisfait pas.

La société civile est en effet un appel d’air constant à ces sophistes, aux politiciens carriéristes, aux hommes providentiels. Elle est pour eux une grande opportunité d’acquisition du pouvoir : ils constituent la seule autorité capable d’émerger du nombre et de la multitude. Et quelle piètre autorité ! L’autorité du nombre !

L’État comme technicien de la société civile

On a vu que le libéralisme naïf du XVIIIè siècle, en évinçant les communautés organiques du politique, laissait directement l’individu aux prises avec l’État. L’espoir d’alors était que ce soit les individus qui dirigent l’État en lui donnant sa direction par la manifestation de leur intérêt personnel.

Mais fait est qu’il existe une distance très grande entre les individus et l’État, distance jusqu’alors comblée par une multitude d’autorités autonomes. Face à l’État, les individus se retrouvent isolés, leur pouvoir est faible, marginal, voire inexistant. C’était l’espoir de Hobbes, et il a été plus proche de la vérité que Locke et Rousseau.

L’État est une force autonome. Les individus, loin de le diriger, constituent une force opposée, qui est la société civile. Force faible car fondée sur le nombre, et propre à être corrompue par le pouvoir, par les dompteurs du gros animal.

La société civile devient donc la fin de la nouvelle politique : elle devient le champ d’intervention du pouvoir, de l’Etat. Celui-ci devient technicien de la société civile : au cours du XIXè siècle, la politique à proprement parler meurt petit à petit (voir Jacques Donzelot, L’invention du social) au profit des nouveaux champs sociaux qui structurent l’activité étatique : l’économique, le social et plus récemment l’environnemental. Cette activité étatique s’organise par un jeu varié de technologies de pouvoir (voir Michel Foucault, Sécurité, territoire, population) face auxquelles l’individu ne peut opposer qu’une très faible résistance, déjà anticipée par les techniciens du pouvoir, par la science quantitative politique et ses servantes, les nouvelles sciences de l’homme (économie, sociologie, statistique, psychologie, etc.).

Tout ceci n’est pas sans bon sentiment. L’État devient le rédempteur, il s’inscrit comme le moteur essentiel du mythe du progrès, nous conduisant chaque jour vers un bonheur parfait, quel qu’en soit le coût actuel. Ne soyons pas réactionnaires, voire archaïques quant à ces ambitions!

Dépasser la société civile : retour à la métaphysique

Le libéralisme contemporain, à l’exemple du mouvement libertarien, s’est retourné contre le libéralisme naïf du XVIIIè siècle, même s’il n’en pèse parfois pas assez le sens profond et cherche à se maintenir dans cette tradition. L’État n’est plus vu comme un bien à produire. Le contrat social est vivement dénoncé. Les politiques sociales, économiques et écologiques sont très vivement critiquées.

Malheureusement, la société civile est préservée par la critique. On cherche à modifier le rapport quantitatif entre l’État et la société civile (15% d’Etat, 85% de société civile ?), on cherche à donner de la force à cette société civile qui ne peut, de par sa nature, en avoir. L’anarchisme libéral lui-même tombe dans le piège, en conservant la même anthropologie politique des modernes : état de nature, coopération volontaire, contractualisme. On demande même la fin du politique ! Être libéral, ce serait être anti politique ! Voilà une étrange eschatologie ! La société parfaite est sans doute au bout du chemin… Mais quel homme peut le pratiquer ? Comble du ridicule, on prend même comme exemple d’anarchie des sociétés anciennes profondément marquées par la vérité d’Aristote, que l’homme est animal politique organisé dans des communautés organiques.

La société civile n’est pas le support de la liberté individuelle. Elle est le support pratique du pouvoir de l’État. Elle est autant sa cause que sa fin. L’État et la société civile font la pair, par des liens indissolubles d’une solidarité morbide pour l’individu, pour l’homme. On ne peut ôter l’un sans ôter l’autre.

Ce qui est seulement possible, en acceptant la société civile, c’est d’entrer dans le jeu de la dialectique : l’État et la société civile se régulent l’un l’autre, d’une manière certes déséquilibrée et largement favorable à l’État, mais celui-ci ne peut tuer son hôte. On s’enthousiasme des libéralisations massives qu’ont connues certains pays occidentaux : il est sans doute vrai qu’on y vit mieux que dans un pays très marqué par la social-démocratie comme la France, mais il serait fou d’y voir un véritable progrès de la liberté. L’État y recule pour mieux avancer : la société civile reste cause et fin de l’État, et l’essor du progressisme en Occident en est la meilleure preuve. Le ressort idéologique de cette dialectique reste le couple socialisme-libéralisme, qui a trouvé son équilibre après les expériences catastrophiques du totalitarisme qui avaient mis en péril l’Etat lui-même.

Mais peut-on dépasser la politique moderne ? Peut-on dépasser le couple Etat-société civile ? La question vaut le coup d’être posée. Marqués comme nous sommes par la modernité, par ses succès fulgurants qui ont radicalement transformé notre monde au point que la vie sociale de nos ancêtres nous paraît invraisemblable, il nous est difficile d’imaginer autre chose que l’État et la société civile. Pourtant ce couple est un pur produit philosophique. Il repose intégralement sur une anthropologie de l’homme qui me semble aussi fausse que dangereuse. Mais surtout, c’est sur le plan métaphysique que la philosophie politique moderne trouve ses plus grandes failles. L’État est la conséquence d’une mauvaise épistémologie (nominalisme, empirisme, rationalisme) et d’une négation de la finalité de l’homme.

Restaurer la liberté impose de la relier à la cause finale de l’homme. On a vu où menait de prendre la liberté, moyen, pour la fin. Il importe de reconsidérer la liberté comme le point de départ, comme la condition de la vie morale afin de rendre à l’homme sa dignité d’homme libre, en tant qu’être concret qui ne peut pas être l’enjeu de forces abstraites telles que l’État et la multitude. C’est sur ce plan métaphysique que devrait s’orienter la réflexion libérale pour donner à la liberté toute la force dont elle a besoin pour triompher de ses ennemis.