Qu’est-ce que la Nation ?

par equiairchampaignat

Parmi les notions qui font fortement débat chez beaucoup de contemporains, il y a la Nation. Pour certains, la Nation est une réalité, qui peut certes être difficile parfois à définir, mais qui n’autorise pas un doute radical : la France existe. Pour d’autres, la Nation est une pure fiction, il n’existe que des individus qui interagissent entre eux d’une quelconque manière ; et à bien y regarder la Nation paraît une invention politique, servant l’Etat qui peut justifier par là tous les obligations de sacrifice de la part des individus qu’il contrôle : l’Etat prétend que l’intérêt de la Nation est supérieur à l’intérêt individuel.

Autre voie possible chez les plus libéraux : la Nation est pur sentiment individuel. C’est parce que je me sens être français que je peux dire, et moi seulement, que la France existe, espèce d’objectivisation de mon propre sentiment d’appartenance. Mais à bien y réfléchir, cette voie condamne d’emblée la Nation : elle ne donne l’être véritable qu’à l’individu qui pense. Ce n’est pas parce que je pense être bon cuisinier que je le suis véritablement : soit la Nation est elle-même, soit elle n’est pas.

Je propose d’explorer dans cet article quelques voies de compréhension, ou de condamnation, de la Nation : celle-ci existe-elle vraiment ?

Le collectivisme : la Nation comme personne ou comme absolu

Il existe une perspective collectiviste de la Nation qui est la perspective sans doute la plus répandue aujourd’hui, aussi bien par ceux qui défendent la Nation que par ceux qui la condamnent. Beaucoup de contemporains critiques ne semblent connaître de la Nation que cette idée collectiviste : refusant cette perspective, ils s’imaginent avoir épuisé toute l’idée possible de la Nation.

Dans la perspective collectiviste de la Nation, les individus assemblés forment un corps unique doté d’un esprit unique qui se distinguent radicalement du corps et de l’esprit de chaque individu. Ce corps et surtout cet esprit, c’est la Nation.

Cette Nation, dont il est peu de dire qu’elle provient de l’idéalisme, est tantôt postérieur aux individus qui sont son corps, tantôt antérieur.

Ainsi par les philosophies du contrat social la Nation est le produit de l’assemblée volontaire des individus, mais une fois formée, elle est une obligation pour tous les individus. Ce type de Nation fut le produit de la Révolution française par exemple, tel que le montre bien Bertrand de Jouveneli. Le contrat social qui lie tous les individus formant un corps nouveau oblige chaque membre à la défense du corps et à l’obéissance à ses décisions : face aux ennemis étrangers de la Révolution, ce n’est pas seulement l’Etat qui est en péril, ce n’est plus la tête couronnée qu’on a fait tomber, c’est l’intégralité de la Nation, l’intégralité du corps constitué qui est attaqué. Tout Français est impliqué par une attaque porté contre la France ou son Etat. Corps social, État, Nation, tout se confond les uns dans les autres.

L’évidente erreur de cette idée de la Nation, outre l’aporie du contrat social qui doit justifier le passage définitif de l’individualisme au collectivisme, ce qui n’est pas un petit défaut, est qu’il n’est pas vrai, de fait, que la France soit née avec la Révolution. Elle était là avant, bien avant, sans qu’une quelconque idée du contrat social existe. La Nation n’est pas le fruit d’une décision volontaire commune qui poserait une obligation, elle est autre chose.

Mais il existe aussi, dans la perspective collectiviste, une idée de la Nation comme étant antérieur aux individus liés à elle. Il s’agit cette fois d’une perspective romantique, et, à un certain degré, d’une perspective germanique de la Nation, qui a produit les fruits pourris que l’on connaît. La Nation est un absolu qui s’impose aux individus et qui les déterminent : c’est l’esprit national qui justifie mes actes, mes pensées, mes choix, je suis irrémédiablement un Allemand et mon individualité se perd, en un sens, dans cet esprit de l’Allemagne. Plus que moi, c’est l’Allemagne qui pense et qui agit et je ne saurais faire quoi que ce soit qui ne soit pas allemand dans l’âme sans me renier moi-même en tant qu’être.

Mais il est tout à fait faux que je sois davantage agi par un hypothétique esprit national que par moi-même. Fait est que je suis une personne capable d’agir, de penser, et de choisir individuellement. De plus, l’esprit national qui devrait me déterminer ne peut être atteint par mon intelligence du fait-même qu’il me détermine, à moins de jouir de lui d’une véritable révélation, ce qui suppose une déification injustifiée de la Nation. Et cet esprit national, comment est-il né et pourquoi peut-il, de fait, se corrompre ? Qu’est-devenu l’esprit national de Rome ?

Pas plus qu’elle n’est une obligation commune, la Nation n’est un esprit qui nous détermine.

Mais nous aurions tort de croire avoir épuisé toutes les idées de la Nation en s’arrêtant là.

L’individualisme et la Nation

Par la voie de l’individualisme, deux positions antagonistes nous semblent pouvoir émerger : l’une acceptant la Nation comme une sorte de projet commun, l’autre refusant catégoriquement toute idée possible de Nation.

En partant de l’individu libre, on peut retrouver sans difficulté la société : par leurs intérêts propres les individus sont amenés à coopérer, et cette coopération, nous l’appelons société. Mais la société n’est pas assez déterminée pour constituer une Nation. La Nation semble être plus encore que la simple société. D’un point de vue individualiste, il est possible de définir la Nation comme le projet d’une communauté culturelle, ou bien comme une volonté de vivre ensemble. A la différence de la perspective contractuelle, la Nation n’est pas l’obligation issue d’un contrat, elle est simplement le résultat d’une volonté, commune et présente, de vivre dans une communauté qui partage certains traits. Et voilà comment, par la voie de l’individualisme, certains pensent pouvoir sauver la Nation.

Mais la Nation n’est pas une communauté volontaire : la France n’est pas le résultat d’une volonté commune de 65 millions de Français. La France a de plus une Histoire, elle n’est pas une simple suite de communautés de vivants qui renouvellent à chaque génération leur vœux.

A vrai dire, en partant de l’individu libre et qui veut, nous donnerons raison à la seconde position : il n’existe pas de Nation, elle n’est qu’une fiction, qu’un leurre, pour lequel tout sacrifice est une idiotie. Il n’y a que des individus qui coopèrent librement, et le genre le plus étendu de communauté possible que nous pouvons reconnaître est seulement la société.

Seulement en rester à la société n’explique aucunement les réalités qui s’offrent à nous. Je peux, en tant que Français, coopérer avec un Allemand, mais je ne peux pas faire que je ne sois pas pour lui un étranger. Il est évident qu’il existe entre lui et moi un type particulier de distance qui ne peut se déduire en aucun cas de notre seule liberté et notre seule volonté. En clair, nier purement et simplement le phénomène national est une imbécillité idéologique qui risque de mener ceux qui s’y portent à bien des déconvenues. Pour faire une analogie, je veux bien croire qu’il soit préférable que nous vivions tous en paix, mais je ne tire pas de l’idée de l’humanité que la paix est nécessaire et la guerre une pure fiction.

Alors, s’il faut admettre qu’il existe quelque chose de vrai dans l’idée de Nation, qu’est-ce que c’est ? Peut-on vraiment dire que la Nation existe ?

L’homme animal politique : la Nation bien comprise

Le plus grand tort qui puisse être chez les contemporains est de confondre l’homme et l’abstraction de l’individu libre de ses actes et qui veut et consent. Celle-ci n’épuise pas toute l’essence de l’homme. C’est la réalité elle-même qui nous oblige à le reconnaître.

D’abord l’homme subit des contraintes qu’il n’est absolument pas de son ressort de déterminer ou de refuser purement et simplement. Ces contraintes sont arbitraires. Elles ne sont pas rationnelles (mais elles sont intelligibles). Elles ne sont pas librement choisies. On peut même les trouver injustes. Mais elles sont, et elles nous déterminent en tant qu’hommes.

La première de ces contraintes, c’est que je nais dans un famille. J’ai un père et une mère que je n’ai ni choisi ni voulu ni accepté par intérêt. L’enfant qui naît n’est ni libre, ni capable de connaître son intérêt, même pas de le penser.

La seconde de ces contraintes, c’est que non seulement je suis né dans une famille, mais en plus je suis né dans cette famille plutôt que dans celle-ci. Je n’ai pas seulement un père, j’ai ce père-ci.

Troisième contrainte : je ne suis né ici plutôt que là, en France plutôt qu’en Allemagne, à Troyes plutôt qu’à Bordeaux. Tout ceci sont des déterminations que je n’ai absolument pas choisi, et pourtant elles me constituent : cette famille, cette ville, ce pays.

Ce sont ces contraintes qui font de moi un animal politique : j’appartiens à cette communauté, ou plutôt à cette hiérarchie de communautés que je n’ai pas choisies : ma famille, ma ville, ma province, mon pays. Et ne l’oublions pas, en dernier lieu, la communauté la plus étendue qui soit, mais communauté sans unité véritable, sans lien concret, l’humanité.

L’homme est un animal politique, vérité trop souvent méprisée. Je ne suis pas seulement fils, je suis ce fils de ce père. Je ne suis pas seulement citadin, je suis ce citadin de cette ville. Je ne suis pas seulement un individu, je suis ce membre de cette communauté qui est la France. Hors de ma famille je ne suis point en famille, hors de ma ville je suis de passage, hors de mon pays, je suis un étranger.

Ces déterminations involontaires mais nécessaires sont les fondements du souci politique.ii

Mais pourquoi, entre la famille, la ville, la province, la Nation ou l’humanité faudrait-il accorder tant d’importance à la Nation ? Qu’a-t-elle de si spéciale ?

Charles Maurras disait que les Nations sont des amitiés. Il ne signifiait évidemment pas par là que les membres d’une Nation sont des amis comme Montaigne était l’ami de La Boétie. Ce qu’il voulait dire, c’est que

« La nation est le plus vaste des cercles communautaires qui soient (au temporel) solides et complets. Brisez-le, et vous dénudez l’individu. Il perdra toute sa défense, tous ses appuis, tous ses concours. »iii

Hors de ma Nation je suis un étranger.

Il ne faudrait pas croire que Maurras voit en la Nation un absolu qui est toujours et nécessairement le plus vaste cercle communautaire : il a écrit en maints endroits que la Chrétienté médiévale, avant la naissance véritable des Nations, fut un autre genre de plus vaste communauté, mais que celui-ci a cessé d’exister. Et s’il précise entre parenthèse « au temporel » c’est bien parce qu’il existe une communauté universelle au spirituel qui est, selon lui, l’Église catholique.

La représentation des communautés par les cercles nous permet de saisir l’idée de Nation bien comprise. Aujourd’hui, dans le monde caractérisé par la modernité et la gouvernementalité, on a la fâcheuse tendance à réduire la politique à ce type de représentation : deux sphères, l’une étant l’Etat, l’autre la population ou la masse, interagissent l’une sur l’autre. L’Etat agit sur la population par tous les appareils du pouvoir (le juridico-légal, la technologie disciplinaire, les dispositifs de sécurité – voir Michel Foucault), ce qui est proprement gouverner ; la population agit tant qu’elle peut sur l’Etat par les urnes quand c’est permis et par divers genres de résistance.

Dans la philosophie classique, la politique se représente autrement : plusieurs cercles concentriques de plus en plus large avec au centre, ma personne, appartenant à la famille, appartenant à la ville, appartenant à la Nation. Au-delà de la Nation, il n’y a plus de communauté suffisamment unie, il y a une trop grande distance qui se réalise dans la distinction compatriote/étranger.

Par ailleurs, la Nation n’est pas un absolu qui détruit les cercles communautaires inférieurs. Maurras était partisan d’une décentralisation accordant à chaque ordre sa légitimité et son autonomie propres : le souverain ne gouverne pas les familles, les communes ou les métiers, il gouverne la Nation. Ce n’est pas parce que je suis Français que je ne suis pas Champenois, ni un Biteau. Mais ces cercles inférieurs participent d’un cercle supérieur (la Nation) plus sûr, plus solide, plus prégnant. L’individu peut considérer que sa famille est plus importante pour lui que sa Nation, mais sa famille tient de la Nation, et la Nation en péril signifie le péril de sa famille.

La Nation est donc, sur le plan politique, le plus grand des biens actuels d’un homme. J’insiste : sur le plan politique. On peut refuser de chérir ce qui est un bien, mais on ne peut faire qu’un bien ne soit pas un bien, et qu’en manquer soit un mal.

Qu’il existe des gens qui refusent leur communauté de naissance pour une autre n’invalide absolument pas la réalité-même de la Nation. Rejoindre une autre communauté, c’est encore vivre dans une communauté. Qu’un Français se refuse d’être français, et préfère vivre à l’étranger, ne signifie d’abord pas qu’il n’est pas un étranger dans son nouveau pays ; et lorsqu’il sera (enfin) reconnu membre à part entière de sa nouvelle communauté, il n’aura rien fait d’autre que de valider que l’homme est un animal politique.

Et cette Nation, plus vaste cercle communautaire qui soit, peut-on la définir avec plus de précision ? Est-elle un territoire, une langue, une culture commune, une même ethnie, un Etat ?

Tout d’abord, il faut faire attention à ne pas confondre Patrie et Nation. La Patrie est la terre des pères, et par extension, ce que les pères ont laissé en héritage. La Nation, elle, est la communauté vivante des héritiers, de ceux qui se transmettent et gèrent l’héritage des pères. Elle est ce qui unit les générations successives d’une même communauté.iv

Mais cette communauté, comment se détermine-t-elle plus précisément encore ? Nous ne pouvons pas le dire. Les Nations sont diverses. Certaines reposent sur une ethnie commune, d’autre sur une même langue, d’autres encore sont composées de plusieurs langues mais reposent sur un même État. Les Nations sont diverses et les causes de ces Nations sont diverses elles aussi. Mais on irait trop vite en besogne en concluant que cette diversité interdit toute existence de la Nation ! Ce serait aussi imbécile que d’interdire de parler de l’humanité parce qu’il y a plusieurs individus différents qui se déterminent à leur manière et selon leur liberté.

La Nation n’est pas une identité, elle n’est pas un esprit commun, elle est, comme disait Maurras, une amitié qui certes ne se décrète pas, mais n’est pas plus le fruit d’une somme de volontés.

En guise de conclusion, je souhaiterais rappeler que c’est un tort d’attribuer l’être aux seules choses clairement déterminées. Que l’individu existe n’empêche pas la famille d’exister, ni la Nation. On trouvera toujours des grains de sable individuels dans un tas de sable, mais il serait idiot de nier qu’il y a un tas. En outre, c’est une erreur de considérer que seul ce qui est le fruit de la liberté est pleinement un être : en tant qu’individu je ne suis pas le produit de ma propre liberté, et pourtant je suis. On ne peut s’arrêter à la fable de l’état de nature et ne considérer comme communauté véritable que la seule coopération volontaire et intéressée. L’homme est un animal politique. Il est très vrai que cette conception aristotélo-thomiste et réaliste du politique se marie mal avec la philosophie moderne, mais entre la vérité et l’erreur, que doit-on préférer ?

On gagne toujours à accepter ce qui existe. On évite bien des déconvenues en acceptant l’arbitraire des communautés, et en reconnaissant la distinction entre les amitiés de la Nation et l’étranger.

iv Pour les définitions, se reporter à l’excellent ouvrage de Jean Ousset, A la semelle de nos souliers