On ne naît pas avec l’univers

par equiairchampaignat

En guise d’introduction à ce tout nouveau blog qu’est Ordre et Révolution, il me faut bien situer son objet général, et expliquer par là les problématiques récurrentes que l’on rencontrera en l’étudiant.

Pour mettre en évidence cet objet, commençons par constater que pour l’homme contemporain, le préjugé progressiste apparaît en règle générale comme une certitude : le présent vaut mieux que le passé, non pas du simple fait qu’on vit dans le présent et non dans le passé, mais parce que ce qui structure et organise le présent, ce qui s’y déroule et s’y développe, valent en soi beaucoup plus que ce qui pouvait exister dans le passé.

L’homme contemporain juge, ou plutôt préjuge, très négativement le passé. Je dis « préjuge » parce que nombreuses sont les personnes qui vont jusqu’à considérer l’Histoire indigne de toute étude. Le passé ne mérite pas d’être regardé pour ce qu’il est, et pour cause, si on le regarde, on n’y découvre que des choses périmées, révoltantes, et particulièrement stupides. L’esclavage ? Les châtiments publics ? La société d’ordre ? Les guerres de religion ? Alors que nous savons quasi spontanément, nous, contemporains, que les hommes sont libres et égaux, qu’il y a des droits de l’Homme, une dignité humaine, et même une science qui ne confirme rien de Dieu : comment pourrions-nous ne pas être offusqués par l’ombre et l’obscurité du passé ! Que vaut-il à côté de nos bienfaits que nous avons acquis en le chassant ?

Ainsi est l’Histoire de l’homme contemporain : une longue période d’ombre, et puis, soudain, par l’effort de grands esprits et le sang d’une Révolution, la lumière. Une lumière comme éternelle, car si tous les problèmes humains ne sont pas réglés aujourd’hui, il n’en demeure pas moins que l’Histoire a été mise en mouvement : elle se pousse en avant sur les rails du progrès. Alors que faire du passé ? Il ne peut intéresser que quelques esprits, et seulement pour voir dans l’Histoire la longue marche du progrès, voir dans l’Histoire le présent en puissance, ses reflets immédiats. Mais étudier l’Histoire, au-delà de l’amusement ou de l’écriture de la genèse du présent, ce n’est strictement d’aucun intérêt dans les activités de l’homme contemporain.

Le passé est mauvais et périmé.

C’est ce préjugé qui permet de situer le mieux l’homme moderne, et avec lui la modernité. Depuis le XVIe siècle, la modernité s’affirme contre l’autorité du passé par un foisonnement d’inventions – ou plutôt de réinventions, visant à se débarrasser d’un passé jugé trop peu lumineux. En philosophie, Descartes a pour projet de tout reprendre à zéro grâce à sa méthode mathématique, ouvrant la voie au rationalisme et à l’idéalisme : on ne philosophera que depuis la toute première certitude (le cogito) acquise grâce à la bonne méthode, contre toute la métaphysique thomiste qui prévalait jusqu’ici dans la scolastique. Dans le même ordre d’idée, la science croit se réinventer contre Aristote en adoptant des nouvelles épistémologies (nominalisme, empirisme) alors que ses progrès s’avèrent tout à fait compatibles avec le réalisme du Philosophe : mais le mal est fait, il faut condamner la métaphysique. En politique, une science du gouvernement fait son apparition avec Machiavel et autre Botero, transformant la logique d’ordre fondée sur la souveraineté, l’autorité et la loi morale au profit d’une gouvernementalité fondée sur l’action du Prince, sur l’Etat et la population. En droit, le droit romain inspiré d’Aristote, ressuscité par Saint Thomas d’Aquin au XIIIe siècle, se voit peu à peu métamorphosé par l’invention des droits subjectifs et du droit international : usant du même vocabulaire, une nouvelle philosophie du droit émerge en totale contradiction avec l’antique droit romain. La Réforme apporte avec elle une espèce d’individualisme religieux fondé sur le libre examen et la prédestination. La Chrétienté, l’ordre social chrétien, explose au profit des Nations, rendant caduque l’idée médiévale d’empire.

Tous ces bouleversements qui se mettent en place tout au long de la première modernité (XVIe-XVIIIe siècle) trouvent leur achèvement dans les deux grandes révolutions de la fin du XVIIIe siècle, la révolution américaine et la Révolution française. Désormais s’ouvre définitivement l’ère de la modernité : ce qu’il restait de l’ordre ancien périt.

Cette ère nouvelle, dans laquelle nous sommes encore, malgré les évolutions variées des deux derniers siècles, constitue ainsi l’objet du blog Ordre et Révolution : formellement, nous porterons notre attention sur les « systèmes de pensées » (Foucault) propres à la modernité, mais aussi, à titre de comparaison, sur ceux du passé (Ancien Régime, Bas Moyen-Âge, Haut Moyen-Âge, Antiquité) ; nous tenterons de mettre en évidence les préjugés les plus néfastes de la modernité – et nous avons relevé ici celui concernant le passé – ses culs-de-sac, ses dangers, mais aussi ses succès, ses réussites, ses progrès véritables ; nous évoquerons aussi le cas particulier du libéralisme, parce que c’est par le libéralisme que la modernité a définitivement pu prendre racine, même s’il est extrêmement décrié de nos jours et qu’on appelle sans cesse à le dépasser.

Le préjugé de l’homme contemporain consiste à se croire être la règle de l’Histoire et à voir dans le passé l’exception. Bien qu’il n’y ait pas de lois de l’Histoire, nous nous forcerons, pour vaincre ce préjugé, de verser dans l’excès inverse : considérons-nous ici comme l’exception de l’Histoire et voyons dans le passé la règle. Rappelons-nous toujours qu’on ne naît pas avec l’univers, et qu’on ne doit pas refaire le monde chaque matin sans savoir ce qu’il est.

Pour conclure, s’il me fallait résumer en un seule phrase le but d’Ordre et Révolution, voici ce que je dirais : cessons d’être des modernes qui s’ignorent, pour mieux appréhender notre temps.